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Le samedi 19 juillet 2025, le Grand Hôtel de Bamako a accueilli la 3ème édition du Forum à la Une. Une initiative portée par Youri communication en partenariat avec Africable télévision. Ce forum a pour objectif de faire avancer le débat public et les actions concrètes en faveur de la justice réparatrice en lien avec les injustices historiques issues de l’esclavage transatlantique, du colonialisme et de l’apartheid, ainsi que du racisme systémique persistant.La rencontre, présidée par Alkadri Diarra, Président de la Commission Nationale des Droits de l’Homme (CNDH), a été animée par le journaliste, écrivain et PDG de Youri Communication, Robert Dissa. L’événement a été diffusé en direct sur plusieurs plateformes numériques et a rassemblé un panel d’intervenants de qualité, parmi lesquels Daouda Naman Tékété, Assane Maguate Seye, anciens journalistes, ainsi que les honorables Mohamed Ousmane AG Mohamedoun Haïdara, Ousseynou Ouattara, et Youssouf Z. Coulibaly, membres du Conseil National de Transition (CNT),en présence d’un parterre de journalistes.
Dans son discours liminaire, M. Alkadri Diarra a salué la pertinence du thème choisi, soulignant son importance dans le processus de réconciliation nationale, de paix sociale et de cohésion. Il a rappelé les propos de Nelson Mandela : « Priver les gens de leurs droits fondamentaux revient à contester leur humanité ». En s’appropriant cette citation, le président Diarra a réaffirmé l’engagement de la CNDH à défendre les droits des citoyennes et citoyens maliens, en particulier ceux et celles victimes de violations graves dans le contexte des multiples crises que le pays a connues.
Aussi, Dr Diarra a tenu à définir la notion de victime en droit international, s’appuyant sur la résolution de l’Assemblée Générale des Nations Unies du 16 décembre 2005 relative aux Principes fondamentaux du droit à un recours et à réparation. Selon cette résolution, une victime est « Toute personne ayant subi un préjudice physique, moral ou matériel en raison d’actes constituant une violation flagrante des droits humains ou du droit humanitaire ».
M. Diarra a salué les efforts entrepris depuis 2012 en matière de justice transitionnelle, en particulier les audiences publiques de la CVJR, qui ont permis d’identifier les victimes et de documenter les violations. Toutefois, il a appelé l’État à accélérer l’opérationnalisation de l’AGRV, notamment dans les régions centrales et nord du Mali, et à renforcer ses capacités techniques et humaines.
Ainsi, il a souligné que l’efficacité de la justice réparatrice passe par l’inclusivité sociale, la transparence dans la gestion des fonds, la mise en place d’un mécanisme de redevabilité et de contrôle, les victimes doivent être au centre du processus, tant dans la définition des priorités que dans la mise en œuvre des réparations. Ces réparations doivent prendre plusieurs formes : restitution, indemnisation, réadaptation, garanties de non-répétition.
Avant de terminer, le Président Diarra a réaffirmé l’engagement total de la Commission à accompagner les autorités maliennes, les partenaires nationaux et internationaux ainsi que les victimes, dans leur quête légitime de justice, de reconnaissance et de réparation.
Lors des différentes communications, les panélistes ont brillamment pris la parole, chacun abordant les thématiques liées aux crimes coloniaux, à la mémoire, à la justice et à la réparation sous divers angles complémentaires.
Pr. Daouda Naman Tékété : « du passé colonial au futur panafricain: les enjeux et les modalités des compensations justes et durables »
L’ancien journaliste a mis l’accent sur l’éveil progressif des consciences africaines, en particulier grâce à ce type de forum qui remet en question les récits dominants. Il réfute l’idée selon laquelle la colonisation aurait été une mission civilisatrice, soulignant qu’en réalité, il s’agissait d’un processus de destruction culturelle et d’aliénation identitaire. Selon lui, cette colonisation a contribué à faire de « nous des instruments au service d’autres, souvent à notre propre détriment, et nous en restons parfois inconscients ».
Il appelle à la multiplication de ces espaces de dialogue, indispensables selon lui pour permettre à la jeunesse de reconquérir son histoire, de comprendre les intrusions culturelles extérieures et de reconstruire une société autonome basée sur ses propres valeurs. « C’est un premier pas qu’il faut impérativement poursuivre afin que nous sortions de cette extraversion qui bloque notre développement politique, économique, social et culturel », a-t-il soutenu.
À sa suite, Honorable Youssouf Z. Coulibaly : « imperatif des réparations et des compensations et pistes d’actions concrètes pour le Mali et l’Afrique »
Pour le membre du Conseil National de Transition, ce forum représente un moment opportun pour aborder les questions longtemps occultées des réparations. « Il est temps d’aborder franchement les préjudices causés par les puissances coloniales et esclavagistes », a-t-il souligné.
Ainsi, il se réjouit de la qualité des débats, qui ont permis d’explorer les modalités juridiques, économiques et politiques d’un processus de réparation. Selon lui, l’émergence de cadres régionaux souverains comme la Confédération de l’AES (Alliance des États du Sahel) offre une nouvelle opportunité : « Le contexte est favorable : nous aspirons à la liberté, à l’autodétermination. L’Union africaine a d’ailleurs fait de 2025 l’année de la réparation », ajoute l’Honorable membre du CNT.
Honorable Mohamed Ousmane AG Mohamedoun Haïdara : « Les réparations, un impératif de justice pour le développement durable au Mali »
L’honorable Haïdara va plus loin encore en expliquant que la question des réparations n’est pas seulement morale, mais surtout économique, financière et culturelle. Pour lui, les réparations doivent s’inscrire dans un véritable plan de développement intégré, chiffré et structuré. Selon sa déclaration, chaque crime colonial doit être identifié, évalué et compensé afin de rehausser nos indicateurs de développement tels que le PIB et l’IDH.
Ensuite, il a insisté sur la nécessité de faire des réparations un préalable incontournable dans toute relation bilatérale entre l’AES et les anciennes puissances coloniales. Il plaide pour un partenariat fondé sur la reconnaissance, la justice et l’équité, même si cela implique un processus progressif. « Il ne saurait y avoir de partenariat équilibré sans reconnaissance préalable des crimes coloniaux et engagement ferme à les réparer », indique-t-il.
Propositions concrètes et perspectives stratégiques
L’honorable Haïdara a également proposé des mesures concrètes telles que soumettre un dossier officiel de plaidoyer sur les réparations au Président en exercice de la Confédération de l’AES, afin qu’il engage ses pairs, élargir le cercle des porteurs de cette initiative à d’autres organisations de la société civile, institutions des droits de l’Homme africaines, ainsi qu’aux États prêts à défendre cette cause, combattre les inégalités dans la reconnaissance des crimes : alors que le droit international a reconnu les crimes contre l’humanité, les crimes coloniaux (massacres, travaux forcés, spoliation, déplacements forcés, torture, etc.) restent impunis, créer une juridiction panafricaine spécialisée, capable d’élargir la définition de ces crimes au regard du droit international : « Il est temps d’inclure les crimes coloniaux dans la catégorie des crimes contre l’humanité. Cela comblera les lacunes d’une CPI perçue comme instrumentalisée et à géométrie variable ».
La Confédération de l’AES est appelée à jouer un rôle moteur, en inscrivant cette question dans son agenda diplomatique et en construisant un rapport de force basé sur les intérêts légitimes des peuples africains.
À noter, la 3ème édition du forum à la Une a permis un dialogue fructueux et sans détour entre responsables, journalistes, activistes et juristes. Tous ont convergé sur la nécessité de réparations plurielles face aux séquelles du passé colonial, avec une volonté affirmée de faire de 2025 une année charnière pour la reconnaissance et la réparation des crimes historiques.
Papa Sidy Coulibaly
